31 janv 2022

Le renouvellement des contrats dans les AMAP franciliennes : comprendre une situation inédite, reflet d’une société en crise sanitaire

Depuis plusieurs mois, amapien·nes et paysan·nes en AMAP constatent qu'il est plus difficile qu'à l'accoutumée d'atteindre le nombre de contrats nécessaires pour garantir la pérennité des fermes. Pour mieux comprendre la situation, un premier temps de mise en contexte et d'analyse est nécessaire.

 

Des habitudes de consommation alimentaire modifiées en 2021

Tout d'abord, les AMAP ne sont pas seules à constater une évolution des habitudes de consommation alimentaire des français. La vente de produits bio dans les autres circuits de commercialisation connait aussi une baisse, que ce soit dans les grandes surfaces, les magasins spécialisés ou sur les marchés.

Dès juin 2021, la dynamique de la vente du bio en grandes surfaces s'essoufflait alors que le panier moyen était en hausse dans les magasins spécialisés qui connaissaient une fréquentation stable.1 Alors que les supermarchés sont habitués à une croissance à deux chiffres sur la vente de produits bio (+22% en 2019 par exemple), celle-ci a connu une baisse de 1,3% sur les dix premiers mois de 2021.2 Depuis septembre 2021, les magasins spécialisés rencontreraient aussi une contraction de leurs ventes.

Ce constat de la baisse des ventes des produits bio doit être mis en parallèle de la situation économique des ménages français qui font face à une forte inflation et à une diminution de leur pouvoir d'achat.

 

 

La situation particulière des AMAP

Dans ce contexte, sur une année, les amapien·nes et les paysan·nes en AMAP bénéficient d'une plus grande stabilité. En AMAP, on s'engage sur une année à acheter la part de récolte de notre paysan au prix qu'il a fixé à partir de ses coûts de production. Les amapien·nes ne subissent donc pas de variation de leurs dépenses en produits frais d'un mois à l'autre en fonction des évolutions des prix du marché. Une fois les contrats signés, les paysan·nes sont sûr·es d'écouler leur production, puisqu'elle est déjà vendue.

Il y a toutefois un enjeu à la période de renouvellement des contrats, il est indispensable d'atteindre le nombre de paniers qui correspond à la production du·de la paysan·ne partenaire.

En 2021, certaines AMAP ont constaté un nombre de départs plus importants que les années précédentes. Bien que ce modèle soit le plus sécurisant pour les producteurs et les mangeurs, il subit aussi les conséquences d'une crise sanitaire qui bouleverse l'ensemble de la société.

En Île-de-France, il est difficile de dire précisément le nombre d'AMAP qui seraient touchées par une baisse d'adhérent·es. Toutefois, pratiquement tous les amapien·nes ou paysan·nes en AMAP avec lesquel·les nous échangeons nous partagent leurs craintes ou difficultés réelles à ce sujet. La part d'amapien·nes manquant·es varient selon les AMAP entre 20 et 30%, et jusqu'à 50% pour certaines AMAP. Il semblerait que l'Ile de France ne soit pas la seule région touchée, d'autres réseaux d'AMAP font aussi le même constat.

Le nombre insuffisant de contrats ne signifie pas toujours un départ d'amapien·nes. En effet, il peut s'expliquer par des évolutions du contrat souscrit (passage à un demi-panier ou à une livraison une semaine sur deux).

Si une partie des départs a pu être comblée par les listes d'attente, un grand nombre d'AMAP cherchent encore des adhérent·es et s'inquiètent pour les prochains renouvellements puisqu'ils démarrent avec une liste d'attente vide.

Il semblerait qu'un certain nombre d'AMAP aient été surprises par le manque d'adhérent·es auquel elles sont confrontées. En effet, ce phénomène touche aussi des AMAP qui historiquement n'ont jamais connu de difficultés, avec pour certaines une majorité d'adhérent·es qui sont là depuis des années. Etant donné que les quelques places disponibles étaient occupées grâce au « bouche à oreille », ces AMAP n'avaient pas l'habitude de communiquer largement. En comparaison, certaines AMAP, notamment dans les territoires ruraux, sont plus habituées à atteindre tardivement le nombre de parts de récolte nécessaires. Elles ont donc plus l'habitude de mettre en place des actions pour trouver de nouvelles personnes.

La situation actuelle des AMAP franciliennes doit être étudiée en intégrant les impacts de la crise sanitaire (et des mesures mises en place pour y répondre) sur la vie des AMAP. Les années 2020 et 2021 ont été particulièrement difficiles pour notre mouvement qui a su faire preuve de réactivité et d'adaptabilité pour poursuivre les distributions envers et contre tout.

Toutefois, les bénévoles des AMAP ont du dédier leurs forces à des questions logistiques pour maintenir les distributions malgré les mesures (couvre-feu, fermeture du lieu de distribution, passe sanitaire etc.). Beaucoup de temps conviviaux ont du être reportés ou annulés.

Au-delà de la fatigue des amapien·nes face au suivi de la logistique des distributions, en 2020 et 2021 l'AMAP n'a pas pu être le lieu de rencontres, d'échanges et de partages que nous défendons.

 

 

Les résultats du questionnaire : pourquoi les amapien·nes décident-iels de quitter leur AMAP ?

Un questionnaire a été lancé fin décembre 2021 à destination des amapien·nes qui quittaient leur AMAP pour connaître leurs motifs de départ. En un mois, nous avons reçu près de 400 réponses. Voici les premières informations que l'on peut en tirer.

Les départements davantage touchés par les départs

En comparaison au nombre d'AMAP par département, la répartition des réponses par code postal laisse penser que les AMAP de Paris, de Seine Saint Denis, des Hauts de Seine et la Seine et Marne ont perdu davantage d'amapien·nes que les AMAP des autres départements.

Par exemple, alors que les AMAP parisiennes représentent 17% des AMAP franciliennes, elles représentent un quart des réponses au questionnaire. En comparaison, l'Essonne et les Yvelines sont moins représentés dans les réponses au questionnaire. Cela pourrait aussi s'expliquer par une plus faible diffusion du questionnaire dans les AMAP de ces départements.

Les facteurs principaux de départ

Le questionnaire demandait de définir les trois motifs principaux de départ parmi une liste de motifs. L'analyse des premiers motifs de départ indiqués permet d'identifier trois facteurs principaux de départ :

Le déménagement :

Le déménagement constitue le premier motif de départ des amapien·nes, il représente 30% des réponses.

Ce résultat traduit un mouvement de population important parmi les amapien·nes qui expliquerait le caractère « inédit » du manque d'adhérent·es que rencontrent certaines AMAP. On peut penser que la crise sanitaire a pu accélérer ces changements de vie.

Toutefois, le questionnaire ne permet pas de savoir s'il s'agit de personnes qui déménagent dans une ville proche, dans un autre département ou dans une autre région.

En tout cas, nous pouvons dire que ce résultat est « rassurant » puisqu'il ne s'agit pas de personnes qui quittent leur AMAP car le modèle ne leur convient pas.

Une question de temps et de disponibilité :

L'indisponibilité aux horaires de distribution et le manque de temps pour gérer son panier représentent les 2e et 3e motifs de départ.

La disponibilité aux horaires de distributions relève fortement de facteurs personnelles ou professionnelles (changement d'emploi, temps de trajet depuis le travail, enfants à gérer etc.). Pour les AMAP, les marges de manœuvre sont souvent réduites quant à la plage horaire des distributions ou l'accès au local qui dépend aussi des paysan·nes ou de la disponibilité du local.

Toutefois, certaines pratiques peuvent faciliter la vie des amapien·nes. Il serait utile de promouvoir et d'organiser le co-panièrage pour les personnes pour lesquelles il est difficile d'être disponible chaque semaine. Certaines AMAP ont mis en place une carte des amapien·nes (en ayant leur accord) pour permettre d'identifier facilement quel·les amapien·nes habitent à proximité et lui demander de récupérer son panier lorsqu'on n'est pas disponible. Concernant le manque de temps pour gérer son panier à la maison, un travail de partage de recettes rapides mais aussi de conseils sur la conservation des légumes pourraient aider certaines amapien·nes qui découvrent certains légumes.

Le contenu du panier :

Enfin, le contenu du panier représente une part non négligeable des réponses (20% des réponses). Les commentaires écrits démontrent que les insatisfactions liées au panier sont extrêmement diverses (manque de diversité dans les légumes, absence de choix, quantité insuffisante par rapport au prix, légumes en mauvais états, difficultés de conservation etc.). Cela traduit qu'il est nécessaire de renforcer la communication et la pédagogie auprès des amapien·nes sur le contenu des paniers.

Une différence des motifs de départ en fonction des territoires :

L'analyse des premiers motifs de départ par département révèle une différence en fonction des territoires :

  • A Paris, le déménagement représente 41% des premiers motifs de départ. Cela peut représenter autant des départs de Paris pour la proche banlieue par exemple, que des déménagements dans Paris.
  • En Seine et Marne, l'indisponibilité aux horaires de distribution et le manque de temps pour gérer son panier représentent 40% des premiers motifs de départ.
  • Dans les Hauts de Seine, l'indisponibilité aux distributions et le manque de temps pour gérer son panier représentent 35% des premiers motifs de départ et le déménagement 29%.
  • En Seine Saint Denis, le déménagement et le manque de disponibilité représentent chacun un quart des réponses. Le volume trop petit des paniers apparait en 3e position.

Les autres éléments évoqués dans les réponses

Enfin, les commentaires écrits ont été analysés pour voir les éléments qui se répétaient. Voici les autres motifs évoqués dans les 102 commentaires écrits analysés. Il s'agit de facteurs secondaires de départ qui ne permettent pas de conclure à des tendances mais qu'il est intéressant d'étudier pour voir comment créer les conditions pour permettre aux amapien·nes de rester.

Derrière le « manque de flexibilité » se cache une grande diversité de retours. Si certain·es répondant·es ne sont pas prêt·es à accepter les bases de fonctionnement du modèle AMAP (engagement annuel, contenu du panier en fonction des récoltes etc.), d'autres évoquent des besoins pour pouvoir continuer leur aventure amapienne.

Il s'agit par exemple de système de co-paniérage organisé par l'AMAP, d'une liste mail d'intermittent·es réactifs pour racheter un panier en cas d'absence, d'un système de dons à des associations des paniers non récupérés, d'une plus grande plage horaire de distribution, de la recherche d'un·e remplaçant·e en cas de déménagement etc. Si certains acceptent occasionnellement de perdre leurs paniers quand ils n'ont pas réussi à s'organiser, pour les foyers aux revenus plus restreints, ces paniers perdus font vite augmenter le coût du panier sur l'année.

 

Cette première analyse permet d'identifier les facteurs sur lesquels on ne peut pas agir (déménagement), de ceux sur lesquels nous avons des marges de manœuvre en réfléchissant à notre organisation et en renforçant notre communication.

Maintenant que nous disposons d'un éclairage sur la perception de notre modèle et des raisons qui poussent certain·es à choisir d'autres alternatives, il s'agit d'échanger et de s'outiller pour aller à la rencontre de nos futur·es amapien·nes mais surtout d'accueillir et d'accompagner celleux qui sont déjà là pour leur permettre de rester.

Vous retrouverez plus d'outils dans un second article qui sortira dans les prochaines semaines.

En attendant :
• Nous invitons les groupes AMAP qui ne l'ont pas fait à répondre à ce questionnaire pour nous partager des informations sur votre situation concernant le renouvellement.
• Vous pouvez participer au prochain atelier d'échanges en visioconférence le 15 février de 19h à 20H30 pour partager vos bonnes pratiques pour trouver de nouveaux amapien·nes . Inscrivez-vous ici pour participer à cet atelier.

Par Astrid, salariée du Réseau

1 La France Agricole, « La vente du bio ralentit en grandes surfaces », 9 juin 2021 https://www.lafranceagricole.fr/actualites/gestion-et-droit/consommation-la-vente-du-bio-ralentit-en-grandes-surfaces-1,0,2016819509.html

2 Linéaires, « Pourquoi les ventes de bio reculent pour de bon », 9 novembre 2021 https://www.lineaires.com/les-produits/pourquoi-les-ventes-de-bio-reculent-pour-de-bon#.YYqoI47Rzog.twitter

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