23 juil 2026
Prendre soin de l'EAU grâce aux partenariats AMAP
A l’heure où nous écrivons ces lignes en juillet 2026, la 3ème canicule depuis le début de l’année frappe de plein fouet la France hexagonale. La précocité des vagues de chaleur et leur ampleur sont sans précédent, signes de l’intensification du dérèglement climatique. Le cycle de l’eau est de plus en plus perturbé, marqué par plus d’épisodes extrêmes, avec notamment plus d’inondations l’hiver et plus de sécheresses l’été, favorisant les départs de feux comme en témoigne celui de la forêt de Fontainebleau. Les agriculteur.ices partagent leur inquiétude face à une disponibilité des ressources en eau particulièrement tendue cet été. Et l’accaparement des ressources par des acteurs de l’industrie agricole productiviste grâce aux mégabassines, facilitées par la Loi d’urgence agricole, amplifie la raréfaction des ressources.
Dans ce contexte, comment le modèle des AMAP et les les pratiques en agroécologie permettent aux fermes d’être plus résilientes, et garantir une ressource en eau disponible pour tous.tes ?
Le Réseau AMAP IDF a exploré la thématique de l’eau lors d’un voyage d’étude les 21 et 22 novembre 2025, avec le retour d’expériences de 8 paysan·nes installé·es sur 5 fermes en Seine-et-Marne et poursuit le travail au travers d'une série d'article analysant plus en détail les liens entre les AMAP et la protection de la ressource en eau.
Cet article est le premier de la série se focalisant ici sur l’enjeu de la quantité de l’eau. Les prochains seront dédiés : à la qualité de l'eau (août), aux dispositions de la loi d'urgence agricole sur l'eau, aux financements de l'accès à l'eau et aux conséquences du manque d'eau sur les fermes en AMAP en période de canicule ou sécheresse.
Une disponibilité en eau de plus en plus limitée avec le changement climatique et l’accaparement des ressources
Le secteur agricole dresse un bilan alarmant des deux premières canicules de 2026 [1] : des champs entiers sont « brûlés », la production du lait est au ralenti, et presque 3 millions de volailles de chair ont été perdues en quelques jours. Pour les légumes frais, le secteur s’attend à une diminution de 15 à 20 % du potentiel de récole. Le risque est « maximal » pour le secteur, à l’heure où les cultures et les animaux ont le plus besoin d’eau.
Le secteur de l’agriculture est le 1er consommateur d’eau potable via l’irrigation des cultures, représentant 61% des volumes consommés en France en 2025 [2], c’est-à-dire non restitués dans le milieu naturel. L’Agence de l’Eau Seine-Normandie estime que le changement climatique a déjà des impacts visibles sur le bassin, et accentuera les pressions anthropiques sur les ressources en eau [3] . Un accroissement de la température, de l’évapotranspiration, et les épisodes de pluies violentes sont déjà observés à l’échelle du bassin. Lors des vagues de chaleurs, l’Agence s’attend à des pics de demande d’eau, utilisés pour l’irrigation agricole, pour la consommation d’eau potable des citoyen.nes, et pour le refroidissement des activités industrielles (notamment centrales d’énergie). A l’échelle nationale, le volume d’eau disponible a déjà baissé de 14 % en 15 ans, du fait d’un déficit de pluviométrie accentué par le changement climatique [4].
En 2020, les surfaces irriguées représentaient seulement 7 % de la surface agricole utile, et 3 cultures concentrent près de 60 % de ces surfaces [5], avec en tête le maïs (grain et semence) soit 1/3 des surfaces irriguées, puis le blé, et les légumes frais. Aussi, seulement 18 % des exploitations en France ont recours à l’irrigation entre 2019 et 2020 [6]. Si la production de maïs est la culture intensive emblématique bénéficiant de l'irrigation (la France est le 1er producteur européen de maïs : environ la moitié est destinée aux usages domestiques - alimentation animale ou industrielle - et l’autre moitié est destinée à l’exportation [7]), la tendance à l'irrigation est une dynamique à la hausse et structurelle pour tout le secteur.
Figure : "Répartition des surfaces irriguées des principaux groupes de cultures". " Vers une augmentation structurelle de l’irrigation ? Enseignements du recensement agricole de 2020, Alice Scotti et Sébastien Loubier, 2024
Alice Scotti et Sebastien Loubier montrent que cette hausse est permise par l'accroissement des modes d'accès à l'eau, à savoir l'accès aux équipements collectifs et individuels d'irrigation et qu'ils sont un facteur de pérennité économique de l'exploitation (c'est-à-dire pour les auteurs, sa transmissibilité, sa rentabilité et son agrandissement).
Le développement technique de l'irrigation dans le secteur agricole se réalise comme une réponse aux contraintes sur la disponibilité de la ressource en eau et sans considérer la nécessité d'adapter le secteur agricole aux futurs déséquilibres quantitatifs de l'eau (et à la nécessité de la préserver et de la partager). Le maintien d'une agriculture très intensive, industrielle et pour l'exportation (comme la production de maïs), nécessite de développer des systèmes de stockage d’eau tels que les mégabassines. Leur développement sur tout le territoire est désormais facilité par la Loi d’urgence agricole qui vient d’être votée cette semaine. Avec cette loi, le poids des acteurs de l’agriculture productiviste augmente dans la gestion de l’eau, ce qui risque de conduire à un accaparement de la ressource en eau à la faveur des plus gros irrigants, qui captent la majorité de l’eau dans les zones tendues [8], [9].
Titre de la figure : "Répartition des surfaces irriguées par département en 2020 (ha)" Vers une augmentation structurelle de l’irrigation ? Enseignements du recensement agricole de 2020, Alice Scotti et Sébastien Loubier, 2024
Or, plutôt que de systématiser le stockage de l’eau, des pratiques agro-écologiques pourraient être mobilisées pour faire face aux défis climatiques. Les pratiques agro-écologiques, dont l'agriculture biologique, répondent aux deux exigences politiques auxquelles nous soumet le changement climatique : l'atténuation et l'adaptation.
Pratiques de l’agriculture biologique et paysanne préservant la quantité d’eau
De nombreuses pratiques [10] existent pour retenir la ressource en eau dans la parcelle et optimiser son usage, ce qui permet de réduire la dépendance à l’usage de l’eau et d’être plus résilient.
Il s’agit dans un premier temps de favoriser l’infiltration de l’eau au niveau de la parcelle et d’éviter le ruissellement. On peut citer par exemple :
- La plantation de haies
- Le non-travail du sol (non labour)
- L’élevage extensif, avec le maintien des prairies qui favorisent la biodiversité et une infiltration à la parcelle
Des moyens mécaniques peuvent être utilisés pour minimiser l’évapotranspiration des plantes et protéger les cultures des UV :
- La protection des sols avec l’enherbement, du paillage autour des cultures et du compost
- Faire de l’ombre avec des ombrières ou plantes (arbres, cultures plus hautes...)
- L’utilisation de serres mobiles pour protéger ponctuellement les plantations
Des pratiques de rétention d’eau sont aussi disponibles, comme :
- L’utilisation de fossés pour retenir l’eau à la parcelle
- La récupération d’eau de pluie en hiver (à petite échelle)
Lorsque l’irrigation est nécessaire, des techniques telles que l’irrigation au goutte-à-goutte réduisent la perte d’eau par rapport à l’arrosage par aspersion, si c’est une technique adéquate pour la culture concernée.
Photo 1 et 2 : Voyage d'étude AMApien 2025 sur la gestion de la ressource en eau sur les fermes
Enfin, les choix agro-économiques de l’exploitation peuvent aussi être questionnés : est-ce que les cultures choisies sont compatibles avec le climat actuel et à venir du territoire ? Il existe potentiellement des variétés plus robustes, issues de l’agriculture paysanne.
Les amapien·nes francilien·nes ont rencontré plusieurs paysan.nes lors du voyage d’étude de novembre 2025, qui ont témoigné sur leur gestion de la ressource en eau et des aléas climatiques. Leur gestion est très dépendante de la situation pédoclimatique de leur ferme et des choix de cultures :
Retour d’expérience de Xavier Fender de la Ferme des Limons de Toulotte, maraîcher
Xavier Fender nous a rappelé combien la gestion de l’eau est dépendante de la nature du sol de l’exploitation : son sol très hydromorphe (limons fins et profonds, argile) lui cause des soucis d’excès d’eau l’hiver, mais lui permet d’être plus résilient durant les étés secs. Son installation a été marquée par les problèmes d’excès d’eau, ce qui a influencé ses choix de gestion de l’eau à la parcelle : il a opté pour un réseau simplifié d’irrigation avec 5 accès d’eau seulement. Il récupère les eaux de toiture (800 m² de bâtiment et serres), et une mare et un bassin récupèrent cette eau et les écoulements grâce à des fossés et une légère pente naturelle (1%). Si besoin, il peut également tirer sur le réseau d’eau potable en complément.
Il « n’irrigue pas mais arrose » : pour Xavier, arroser signifie mettre de l’eau seulement pour permettre aux légumes de grandir, tandis qu’irriguer fait « gonfler » les légumes. Ces légumes sont certes plus petits, mais plus concentrés : il privilégie la préservation de l’eau, le goût et les nutriments des légumes plutôt que leur taille. Son approche s’ajuste à la météo, et aux besoins des cultures : certaines cultures demandent une humidité permanente comme les carottes, d’autres sont peu demandeuses comme les poireaux. Sur la question de l’aspersion VS le goutte-à-goutte : l’aspersion favorise certes plus d’évaporation, mais tasse moins le sol et crée moins de salinisation localement que le goutte-à-goutte. Et certaines plantes nécessitent un arrosage par goutte-à-goutte, comme les tomates, qui peuvent développer du mildiou autrement.
La couverture des sols lui permet également de retenir de l’eau à la parcelle, grâce à des toiles tissées en plastique, qui ont une durée de vie acceptable (il utilise les mêmes depuis 10 ans). En revanche, les bâches favorisent le développement de rongeurs (il a perdu l’intégralité de ses carottes une année).
Il assume également de perdre davantage de cultures (et le modèles des AMAP lui permet une sorte d’assurance face à ces aléas). Grâce au maraîchage diversifié : « il y a toujours des cultures qui s’en sortent ».
Retour d’expérience de Bruno et Katia Fleury de la Ferme de Fontelle, producteur.ices de céréales et artisan.es meunier boulanger.es
Bruno et Katia sont producteur.ices de céréales sur 55 ha en bio, sur des terres argileuses et/ou limoneuses. Ils ont mis en place une rotation de 4 ans sur leurs parcelles, entre 2 années de trèfles rouges pour l’apport en azote, une année de blé et une année d’épeautre. Le travail de la terre (labour) est limité, entre 2 cultures selon la nature du sol.
En termes de gestion de l’eau : ils n’ont pas de système d’irrigation et n’arrosent pas, un ru passe au milieu des parcelles. Ils ont rencontré des aléas climatiques surtout liés aux excès de pluie jusqu’à présent, ce qui a entraîné une forte baisse de production en 2024 par exemple (divisé par 5x par rapport aux années habituelles). La qualité du blé récolée (trop léger) n’a pas permis d’assurer la transformation habituelle en pain pour les AMAP.
Comment massifier ces pratiques et modèles vertueux ? Un certain nombre d’acteurs et de financements seront décrits dans un prochain article de la série sur la préservation de la ressource en eau. Les paysannes rencontrées ci-dessous racontent comment des pratiques plus vertueuses de gestion de l’eau ont pu être bénéfiques pour leur exploitation :
Retour d’expérience de Béatrice Lé et Lorena Rossi de la Ferme des Folies, maraîchères
Béatrice et Lorena se sont lancées dans une activité de maraîchage. Elles ont obtenu une subvention de l’Agence de l’Eau Seine-Normandie pour l’amélioration de la gestion de l’eau par rapport à l’activité précédente qu’elles ont repris : elles ont pu réduire la quantité d’eau pompée dans le ru de la Gondoire, qui longe la parcelle, grâce à l’installation de 2 réservoirs d’eau avec une pompe, avec des tuyaux d’irrigation enterrés. Cet investissement a été à hauteur de 45 000€ en comparaison avec un forage coûtant 30 000€, et la différence a pu être compensée par le financement de l’Agence de l’Eau. En cas de forte chaleur, ces réservoirs d’eau de pluie ne sont pas toujours suffisants, et elles complètent l’arrosage avec le réseau d’eau potable (ce qui peut coûter jusqu’à ¼ du chiffre d’affaire de la semaine).
Aussi, les AMAP sont aussi un levier pertinent pour pérenniser et développer ces pratiques dans d'autres modèles.
Le rôle des AMAP et pour préserver les réserves d’eau
Les AMAP soutiennent des modèles agricoles permettant aux fermes de chercher à être plus résilient.es faces aux aléas climatiques [11] notamment liés à la quantité d’eau.
En effet, les contrats d’un an entre mangeur.euses et paysan.nes donnent de la visibilité et de la certitude sur les ventes pour les paysan.nes, comme en témoignent des éleveur.ses de brebis laitières en AMAP:
Ces engagements sont d’autant plus précieux en cas d’aléas climatiques, puisque les AMAP sont solidaires dans ces situations. Le Réseau des AMAP IdF peut appuyer les paysan.nes et les groupes dans ces situations, notamment sur la communication aux adhérent.es.
Enfin, les avances de trésorerie et l’engagement des amapien.nes sur un an permettent aux fermes de tester des solutions innovantes pour préserver la ressource en eau ou anticiper la gestion des aléas, et ainsi développer des pratiques agroécologiques. Un maraîcher confirme :
Le développement de ces pratiques agroécologiques plus vertueuses pour l’environnement mais aussi pour notre santé, permet d’être plus économe en eau, favorise la régénération des écosystèmes et des masses d’eau (notamment nappes phréatiques), ce qui pérennise ainsi une ressource en eau disponible pour tous.tes.
En vous engageant dans une AMAP, vous contribuez à pérenniser des modèles et pratiques agricoles vertueux, garantissant une ressource en eau disponible à tous.tes sur votre territoire, plus que jamais nécessaire dans un contexte d’intensification du changement climatique !
Patricia, bénévole au Réseau AMAP Ile-de-France
Le Réseau AMAP IDF bénéficie d’un financement de l’Agence de l’Eau Seine-Normandie 2024 - 2027.
Sources et références :
[3] Synthése technique, Agence de l’Eau Seine Normandie 2025, page7 - https://www.calameo.com/agence-de-l-eau-seine-normandie/read/0040019137f11692fcf9f
[4] https://www.strategie-plan.gouv.fr/files/files/Presse/CP%202024/2024-04-18_Pre%CC%81le%CC%80vements%20et%20consommations%20d%E2%80%99eau%20-%20quels%20enjeux%20et%20usages.pdf
[6] https://revue-set.fr/article/view/8246?
[7] https://www.intercereales.com/la-filiere-mais-maiserie-et-mais-doux-en-chiffres et https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/lirrigation-des-surfaces-agricoles-evolution-entre-2010-et-2020
[11] https://amap-idf.org/paysan-ne/ressources/references-techniques-maraichage-en-amap